Jour du dépassement : allons nous épuiser toutes nos ressources ?

© Kai Stachowiak

En 2022, le jour du dépassement a été atteint le 28 juillet. Cette date déterminée par l’ONG Global Footprint Network, correspond « au jour de l’année à partir duquel l’humanité est supposée avoir consommé l’ensemble des ressources que la planète est capable de régénérer en un an ».

En réalité cet indicateur est calculé en tenant compte des surfaces utilisées pour produire ou extraire les ressources consommées et pour éponger les déchets générés par la population, d’une part, et de la « biocapacité » des écosystèmes de la planète à se reconstituer et à absorber les déchets produits par l’homme, notamment la piégeage du CO2.

Chaque année l’évènement est largement commenté. S’agissant d’une problématique récurrente qui renvoie à l’avenir de notre civilisation, elle mérite d’être analysée au regard de ce que nous connaissons de la disponibilités des ressources de l’usage qui en est fait. Dans cet article je focaliserai mon propos sur nos besoins vitaux : l’eau, les aliments, les vêtements et l’habitat.

Eau

Le stock d’eau douce de la planète, 35 millions de km³, est constant et il se renouvelle à raison de 496 000 km3/an Selon l’OMS le besoin minimum en eau potable est de 20 litres par jour pour l’hydratation et l’hygiène personnelles et, pour vivre dignement, il est de 50 litres par jour pour l’ensemble des usages domestiques. D’après une autre estimation de l’UNICEF il faut, en moyenne, 600 000 litres d’eau chaque année pour alimenter et faire vivre un habitant de la planète, soit 137 litres par jour. Cette estimation de la consommation d’eau par personne comprend une consommation d’eau « directe » (boisson, toilette…) et « indirecte » (agriculture, industrie, etc…), cette consommation indirecte représente d’ailleurs plus de la moitié de la consommation totale et elle très variable selon les pays. En prenant l’estimation de l’UNICEF, il apparaît que la consommation annuelle totale en eau dans le monde équivaut donc à 4800 km³ soit 1 % du renouvellement naturel.

On est donc tenté de penser que globalement, au sens propre comme au sens figuré, il semble que tout va bien… Ce serait oublier un peu vite que la répartition et la qualité de l’eau ne sont pas uniformes selon le lieu de vie à cause de la géologie et du climat régional, des pollutions locales ou importées et leurs évolutions avec le temps. Il faut aussi noter une disparité d’accès liée à la distance à parcourir jusqu’à la source, la durée de la collecte qui n’est pas la même à Paris ou à Chinguetti, petite ville Mauritanienne.

D’après AQUASTAT, base de données de la FAO, 45 % de l’eau utilisée est libérée par évaporation, principalement depuis les terre agricoles irriguées et les 55 % restants sont libérés dans

l’environnement en tant qu’eaux usées sous forme d’effluents domestiques ou industriels et d’eaux de drainage agricole dans lesquels on retrouve plus de la moitié des produits de l’industrie chimique soit 300 millions de tonnes de polluants (nitrates, produits phytosanitaires, médicaments et leurs métabolites, métaux lourds, …). Si le taux d’assainissement atteint 95 % en Europe et en Amérique du nord, il n’en est pas de même dans les autres régions du monde : en Afrique plus de la moitié de la population ne dispose pas d’installation sanitaire, moins de 10 % des industries traitent leurs effluents et les eaux de pluie y entraînent les ordures ménagères à l’état solide dans des systèmes d’évacuation rudimentaires, puis dans les rivières avoisinantes.

On voit ici que la géographie de la « disponibilité de l’eau (en quantité et qualité) est une question majeure susceptible d’impacter les mouvements de population comme cela est exposé dans un récent rapport de l’OCDE qui souligne que sans profondes réformes permettant l’amélioration notable de la gestion de l’eau, d’ici à 2050, la situation risque d’être intenable dans les régions où les ressources disponibles deviennent de plus en plus incertaines. Ainsi, le manque d’eau potable pourrait concerner 40 % de la population mondiale avant 2050 au point de pousser à la migration jusqu’à 700 millions de personnes, principalement en Afrique. Ces migrations ont déjà commencé dans la Corne de l’Afrique ainsi qu’aux confins du désert de Gobi

Dans un monde où la demande en eau potable est en augmentation constante, et où les ressources en eau subissent de plus en plus des contraintes du fait de la surexploitation, de la pollution et des changements climatiques, il est tout simplement impensable de négliger la préservation de la ressource par la prévention en limitant les rejets et en traitant les eaux usées.

Alimentation

Où qu’on soit sur Gaïa les besoins nutritionnels de l’Homme sont les mêmes. Mesurés en apport énergétique ils s’élèvent à 2500 kcal/jour  par personne et une alimentation équilibré doit apporter 15 % de protéines. Si on convertit ces besoins en poids d’aliment par habitant cela fait l’équivalent de 180 kg céréales/an soit 1,4 milliards de tonnes/an pour la population mondiale et 35 kg de viande ou de poisson par an, soit 280 millions de tonnes par an à l’échelle de la planète.

Pour mémoire la production mondiale annuelle de céréales s’élève à 2,7 milliards de tonnes et la production mondiale cumulée de viande et poisson est de 435 millions de tonnes par an.

Donc l’agriculture, l’élevage, la pêche et l’aquaculture permettent de couvrir nos besoins alimentaires. Coïncidence ?… La différence entre la production et la consommation correspond au gaspillage du champs à l’assiette récemment estimé à 40% par le WWF.

Nos besoins en ressources alimentaires sont couverts pour le moment, inéquitablement certes. Il n’en sera pas de même si le dérèglement climatique n’est pas jugulé car l’élévation des températures et les phénomènes météorologiques extrêmes pourraient provoquer un effondrement de la production agricole et de graves famines notamment dans les régions du monde les plus pauvres.

Ce scenario-catastrophe peut être évité avec les projections d’évolution de la population mondiale de l’ONU à condition de maîtriser l’émission des gaz à effet de serre (GES) et de ne pas dépasser une augmentation de température 2 °C. Il serait alors toujours possible de nourrir la population mondiale sous réserve d’une réduction des gaspillages et d’une alimentation plus sobre en produits animaux.

Gardons aussi en mémoire que malgré l’inégal accès à l’alimentation dans le monde la masse totale des aliments qui nourrissent l’Humanité est en grande partie produite au prix d’une agriculture intensive (91 % des terres cultivées dans l’Union Européenne) qui répand chaque année 180 millions de tonnes d’engrais 4,2 millions de tonnes de produits phytosanitaires. Le secteur de l’agriculture ne consomme que 2 % de l’énergie produite dans le monde, en revanche il représente 25 % des émissions de GES (la production de méthane par la fermentation entérique des élevages de ruminants représentent 10 % la production mondiale de GES, la conversion nette de forêts à d’autres utilisations en relargue autant)

Cela étant dit si, aujourd’hui le problème n’est pas un problème de quantité totale, c’est un véritable problème de « disponibilité » lié à répartition et l’utilisation des terres cultivables ainsi qu’à l’acheminement des denrées vers les zones où la production est insuffisante comme l’actualité le rappelle douloureusement (rétention de céréales par la Russie, acquisition des terres arables en Afrique par des investisseurs étrangers… )

Il apparaît donc que l’équation ressources vitales versus population est globalement résolue aujourd’hui et qu’elle continuera de l’être pour 10 milliards de terriens à condition que l’on réduise les gaspillages, que l’on adopte une alimentation plus équilibrée et qu’on apprenne à résister au marketing de la boulimie et du snacking dont les effets délétères sur la santé – diabète, maladies cardiovasculaires, etc – touchent plus d’un milliard de personnes dans le monde.

Habillement

Plus de 100 milliards de vêtements sont consommés dans le monde chaque année avec de fortes disparités selon les régions. La consommation de produits textiles est de 16kg /an en Amérique du Nord, 12 kg/an en Europe, 2kg/an dans les pays du Moyen Orient et moins d’1 kg/an en Afrique intertropicale. Les matières premières sont issues de l’industrie chimique pour 63 % de la production mondiale alors que les fibres naturelles (coton, lin, laine…) n’en représente que 37 %.

S’il est clair qu’en plus de sa fonction de protection le vêtement est un marqueur d’identité et un vecteur de communication non verbale qui justifie l’on en possède plusieurs, il est difficile de comprendre la frénésie d’achats de vêtements portés (parfois un seul jour) le temps d’une saison pour être ensuite jetés et finalement incinérés faute de circuit de collecte et de recyclage performant. Le modèle économique de la Fastfashion et le matraquage publicitaire encourageant les achats compulsifs ne sont certainement pas étrangers à l’explosion d’un marché qui atteint 3000 milliards de dollars avec une croissance 5 % par an.

Le bilan environnemental du secteur de la mode est très mauvais.  L’utilisation de fibres synthétiques consomme près de 1,5% de la production mondiale de pétrole. Les fibres naturelles mobilisent 3 % des terres cultivées. Au total l’industrie du vêtement contribue à 2 % des émissions mondiales de GES. Outre les produits chimiques rejetés lors de la fabrication (20 % de la pollution des eaux dans le monde serait imputable à la teinture et au traitement des textiles), 500 000 tonnes des microparticules de plastique relâchées dans les océans chaque année dans le monde (soient 50 milliards de bouteilles en plastique) proviennent de l’entretien des vêtements synthétiques.

Les ressources pour fabriquer des vêtements ne manquent pas ( …pour le moment en ce qui concerne les textiles/fibres synthétique). Cependant la désastreuse empreinte écologique l’hyper-consommation de vêtements par les pays du Nord (y compris la Chine) est telle qu’il est indispensable de promouvoir les matières respectueuses de l’environnement, d’encourager la réutilisation via le marché naissant des vêtements d’occasion et de mieux recycler les vêtements en fin de vie à travers des filières idoines (Taux de recyclage ne France  = est perfectible). Ironie de la mondialisation nos fripes réutilisable s’arrachent sur les marchés du Sénégal, du Ghana, de la Côte d’Ivoire !

Logement

Depuis qu’il a une vie sédentaire, l’Homme habite dans des abris durables pour se protéger des intempéries. L’évolution des techniques a permis de répondre à la recherche de praticité et de confort, thermique notamment.

En 2021 l’énergie consommée pour les logement, représente 22 % de la consommation mondiale , et 35 % si l’on incluse les bâtiments non résidentiels (8%) et le secteur du bâtiment (5%)

En additionnant les émissions du secteur de la construction de bâtiments aux émissions liées à l’usage de l’ensemble des bâtiment, ce secteur représente 38 % du total des émissions mondiales de CO2 en 2020

Si la consommation d’énergie est LA préoccupation du secteur, elle ne doit pas occulter d’autres enjeux relatifs aux matériaux de construction utilisés, notamment le béton dont la production mondiale (10 milliards de m³) entraîne la surexploitation de granulats (45 milliards de tonnes par an en 2021) qui détruit les écosystèmes alluvionnaires notamment sur le littoral.

Les défis auxquels fait face le secteur résidentiel sont tels que la réduction des gaspillages par leurs seuls habitants ou usagers est insuffisante compte tenu de la médiocrité de l’efficacité énergétique moyenne des bâtiments. La construction de bâtiments à haute performance thermique et la rénovation efficiente du parc existant passe par la mise en place de réglementations différenciées selon les pays au regard de leurs ressources et de leurs besoins. La réduction de l’empreinte écologique de ce secteur nécessitera une révision des mécanismes de financement de modèles d’affaires où le bâtiment et un service plutôt qu’un bien. Last but not least, la transition énergétique du secteur résidentiel n’a de sens que si leur consommation d’énergie est optimisée en mobilisant des ressources décarbonées.

A travers ces quatre items (eau, alimentation, habillement, logement) on voit que l’épuisement des ressources et l’intoxication par les pollutions peuvent être évitées à condition que des stratégies politiques volontaristes, ainsi que le déploiement de technologies respectueuses de l’environnement soient mises en œuvre rapidement. La grande disparités d’accès aux ressources autant que les fortes différences de consommation selon que l’on vit au « Nord » ou au « Sud » justifient une véritable coopération mondiale pour préserver notre futur.

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9 thoughts on “Jour du dépassement : allons nous épuiser toutes nos ressources ?”

  1. L’ambition de ce texte est très grande, même si elle est modérée par le choix de seulement quatre cibles : eau, alimentation, logement, habillement. On y voit en effet que pour ces quatre cibles des améliorations sont réellement possibles, au cas par cas, et peut-être est-ce le but de l’article.
    On reste sur sa faim, car de fait ces quatre approches, si elles étaient approfondies mèneraient à toutes les autres et en particulier à l’énergie, les cycles carbone, azote, phosphore, les mines et les matériaux, dont les « terres rares » et les métaux rares. Et là, on verrait que l’optimisme sous-jacent à ce texte (tout à fait louable), tient justement au fait de se focaliser sur des aspects spécifiques, sur lesquels il faut réellement travailler.
    Si on est d’accord pour découper l’ensemble du problème par morceaux, et analyser pour chacun ce qu’il serait possible de faire, c’est en effet une approche pragmatique intéressante.
    Une autre question est justement de se demander si justement, il ne faut pas tenir compter de l’aspect systémique puisque justement la recherche du jour du dépassement est justement une approche globale à la fois systémique et « amalgamante » ce quj conduit à de nombreux problèmes impossible à étudier selon un simple article !!!

    1. Les 4 thèmes n’ont pas été choisis au hasard : ils correspondent des besoins vitaux. La question énergétique, transversale apparait dans chacune des 4 sections.
      Pour ce qui concerne l’approche systémique et « amalgamante », si vous avez des références je suis preneur

  2. Compilation intéressante avec beaucoup de chiffres dont certains sur l’habillement me paraissent faibles.
    L’indicateur de l’ONG s’il est global a l’avantage d’être suivi dans la durée et de donner le sens de l’évolution.

  3. La réponse aux malthusiens est toujours la même : « oui, la terre est limitée, mais pas l’intelligence humaine »
    Comme « déploiement de technologies » figure en tête les centrales au thorium
    https://www.beaubiophilo.com/2018/09/thorium-la-seule-energie-de-demain.html
    Le thorium pourrait même être l’avenir des centrales au charbon.
    https://www.beaubiophilo.com/2021/11/les-boulets-blancs-au-thorium-sont-ils-l-avenir-du-charbon-suite.html
    … « à condition que des stratégies politiques volontaristes » soient mises en place !

    1. En matière de politique volontariste, si nous ne prenons que l’exemple des dernières présidentielles en France, volte face édifiante de Macron qui a subitement été animé par une intention « environnementale » à base de centrales nucléaires et de voitures électriques… Ca me laisse perplexe…

  4. Apres lecture des indications sur l’eau, un sujet qui me tient à cœur, mon inquiétude la concernant a rejailli. Elle me paraît gaspillée dans l’indifférence d’un confort obligé par notre prétendue civilisation d’hygiène, de propreté, de consommation et de productivité effrénées.

    Je vis dans une région agricole, à proximité des champs dont certains que je vois arroser en plein soleil, interrogative d’un possible bon sens ds les choix et la logique d’action.

    Les nappes phréatiques de notre Loiret du nord de Montargis, lointaines et inaccessibles nous ont fait classer et déclaré officiellement « Zone de catastrophe naturelle en 2018 ».
    Les vastes étendues agricoles nues, desséchées au soleil après les moissons, les bosquets qui rétrécissent en écho aux nouvelles propriétés individuelles arborant des pelouses stériles et improductives semblent hélas répondre ou confirmer une sérieuse menace pour l’eau, sa qualite, sa répartition.

  5. Il est essentiel, surtout en période de crise planétaire, d’être plus solidaires car c’est ensemble que nous allons traverser cette crise. Si chaque crise est une opportunité, cette septième extinction de masse, nous pouvons la ralentir et même la stopper. Oui, c’est bien la septième extinction et non la sixième extinction, selon une découverte récente.

  6. Sans être experte mais simplement concernée et impliquée, je pense important que les articles accessibles proposés par @xavierdrouet qui permettent de mettre en perspective des données « lisibles » auprès de non-experts font avancer la conscience collective! Etre alarmiste n’est pas utile et encourager les gestes de chacun en proposant une vision positive est une approche avec laquelle j’adhère totalement… En toute modestie 🙂 Merci Xavier

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