Menaces sur l’eau : point limite en vue

Colorado River © Romain Guy

L’eau est essentielle au bien-être humain et l’équilibre de l’ensemble des écosystèmes planétaires. L’insuffisance ou/et la défaillance des systèmes approvisionnement en eau causent de multiples désordres : soif chronique, contaminations bactériennes ou chimiques des personnes, baisse des récoltes, déstabilisation de la production d’énergie, mise en danger de la santé publique, perturbation de la vie urbaine, perte de moyens de subsistance, déplacements voire migrations de populations, conflits d’usage et tensions géopolitiques.

Dans un contexte de changements climatiques, d’érosion de la biodiversité, de dégradation des sols et d’inégalités croissantes, l’insécurité hydrique est devenue un véritable risque systémique partout sur la planète.

Sans eau pas de vie

La vie est apparue dans l’eau, il y a 3 milliards d’années environ. Elle a d’abord émergé sous forme de micro-organismes qui sont les très lointains aïeux de tous les êtres vivants qui peuplent la Terre aujourd’hui.

L’eau est aussi le principal constituant des organismes vivants et elle leur est indispensable pour leur maintien grâce à aux innombrables processus biochimiques qui les animent.

Pour l’Homme c’est bien plus qu’une ressource physiologique. L’accès à une eau saine est primordial pour vivre décemment au niveau individuel (boisson, hygiène,…) autant qu’au niveau collectif (alimentation, production d’énergie…).

Sans eau pas de vie, sans eau potable pas de vie digne.

Eau : la situation mondiale est préoccupante

Des milliards de personnes vivent actuellement en situation d’insécurité hydrique et manquent de d’eau salubre en quantité suffisante pour mener une vie saine. Actuellement :

  • 2,2 milliards de personnes n’ont pas accès à une eau potable gérée en toute sécurité, et parmi elles, 115 millions boivent de l’eau de surface de qualité douteuse ;
  • 3,5 milliards ne disposent pas de services d’assainissement fiables et efficaces ;
  • environ 4 milliards subissent une grave pénurie d’eau (c’est-à-dire sans accès à une quantité d’eau suffisante pour répondre à tous leurs besoins) pendant au moins un mois par an ;
  • et la moitié de la production alimentaire mondiale provient de régions où le stockage total de l’eau décline ou devient instable.

Eau douce planétaire : faits et chiffres

Dans toutes les régions du monde et quel que soit leurs niveaux de développement, les systèmes hydriques subissent une pression sans précédent. Les rivières, les lacs et les zones humides se dégradent, les ressources en eaux souterraines s’épuisent au-delà des limites durables et les glaciers reculent de plus en plus vite. Ces tendances témoignent non seulement d’une pression croissante, mais aussi d’un déséquilibre structurel entre la demande en eau et les ressources disponibles.

Eaux de surface

Un nombre croissant de grands fleuves n’atteignent plus la mer (comme le Colorado, aux États-Unis). D’autres présentent un débit insuffisant pour garantir l’approvisionnement de leur bassin pendant une grande partie de l’année comme le Huang He (fleuve Jaune) au nord de la Chine, le Gange en Inde, le Niger en Afrique de l’Ouest. Plus près de nous : en juillet 2023, le niveau d’eau du Rhin est descendu à 1,6m alors que celui des basses eaux se situe à 2,1m.

Le réchauffement climatique aggrave le problème, provoquant le dégel de plus de 30 % de la masse glaciaire mondiale depuis 1970 entraînant la diminution des eaux de fonte saisonnières dont dépendent des centaines de millions de personnes notamment en Asie.

Plus de la moitié des grands lacs du monde ont perdu de l’eau depuis le début des années 1990, affectant environ un quart de la population mondiale qui en dépend directement pour sa sécurité hydrique (lac d’Ourmia, en Iran – mer Morte, entre Israël et Jordanie – mer d’Aral, entre le Kazakhstan et l’Ouzbékistan – Grand Lac salé, aux États-Unis – lac Pulicat, en Inde…).

Les zones humides disparaissent à l’échelle continentale. Au cours des cinq dernières décennies, le monde a perdu environ 410 millions d’hectares de zones humides naturelles – soit presque la superficie de l’Union européenne – dont environ 177 millions d’hectares de marais et de marécages intérieurs, soit près de six fois la surface de l’Italie. La perte de services écosystémiques liés à ces zones humides est estimée à plus de 5.100 milliards de dollars, soit l’équivalent du PIB annuel cumulé de 135 des pays les plus pauvres du monde.

Eaux souterraines

L’épuisement des nappes phréatiques et l’affaissement des sols sont des phénomènes répandus et souvent irréversibles.

Les eaux souterraines fournissent aujourd’hui environ 50 % de la consommation mondiale d’eau potable et plus de 40 % de l’eau d’irrigation, liant ainsi la sécurité de l’approvisionnement en eau potable et la production alimentaire à la diminution rapide des réserves. Près de 70 % des principales nappes phréatiques mondiales présentent des tendances à la baisse à long terme.

Le prélèvement excessif d’eaux souterraines a déjà contribué à un affaissement important des sols sur plus de 6 millions de kilomètres carrés – près de 5 % de la surface terrestre mondiale – dont plus de 200 000 kilomètres carrés de zones urbaines et densément peuplées où vivent près de 2 milliards de personnes.

Ainsi Rafsanjan (Iran) s’enfonce de 30 cm par an, Tulare (États-Unis), s’enfonce d’environ 28 cm par an, et Mexico s’enfonce d’environ 21 cm par an. En Asie du sud on peut citer Bangkok (Thaïlande), Hô Chi Minh-Ville (Vietnam) et Jakarta (Indonésie).

Cet affaissement des le sols réduit aussi durablement la capacité de stockage et augmentant le risque d’inondations.

Impacts socio-économiques

Agriculture

Près de 70 % des prélèvements mondiaux d’eau douce sont destinés à l’agriculture. De nombreuses régions épuisent leurs ressources en eau : Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sont les régions les plus affectées aujourd’hui. L’Asie du Sud et l’Afrique subsaharienne sont également très touchées

Environ 3 milliards de personnes et plus de la moitié de la production alimentaire mondiale se situent dans des zones où les réserves totales d’eau – incluant les eaux de surface, l’humidité du sol, la neige, la glace et les eaux souterraines – sont déjà en baisse ou instables. Plus de 170 millions d’hectares de terres cultivées irriguées – soit plus de trois fois la surface de la France continentale – subissent un stress hydrique élevé, voire très élevé.

La dégradation des sols et des terres amplifie les risques liés à l’eau. Plus de la moitié des terres agricoles mondiales sont aujourd’hui modérément ou fortement dégradées, ce qui réduit la rétention d’eau des sols et accentue la désertification des zones arides.

La salinisation à elle seule a dégradé environ 82 millions d’hectares de terres cultivées pluviales et 24 millions d’hectares de terres irriguées, soit au total plus de 100 millions d’hectares de terres cultivées. 70 % des sols touchés se trouvent dans 10 pays : Afghanistan, Argentine, Australie, Chine, États-Unis, Iran, Kazakhstan, Ouzbékistan, Russie et Soudan.

L‘impact de la salinité des sols entraîne une baisse moyenne de rendement agricole pouvant atteindre 25 à 50 % sur des cultures sensibles comme le blé ou le maïs. On voit là le risque qui pèse sur la capacité à nourrir les Hommes à l’avenir

Autres

La dégel de la cryosphère réduit une précieuse « épargne d’eau ». Dans de nombreuses régions du monde, plus de 30 % de la masse de ses glaciers a déjà disparu depuis 1970. Plusieurs chaînes de montagnes de basses et moyennes latitudes risquent de perdre leurs glaciers fonctionnels d’ici quelques décennies, compromettant ainsi la sécurité à long terme de centaines de millions de personnes qui dépendent des rivières alimentées par les glaciers et la fonte des neiges pour leur eau potable, l’irrigation et l’hydroélectricité.

La sécheresse est aussi très problématique. Plus de 1,8 milliard de personnes vivaient en situation de sécheresse en 2022-2023. Les dommages liés à la sécheresse, aggravés par la dégradation des sols, l’épuisement des nappes phréatiques par le changement climatique, et non par le seul déficit pluviométrique, représentent déjà environ 307 milliards de dollars par an à l’échelle mondiale.

La dégradation de la qualité de l’eau réduit la ressource réellement utilisable. Dans de nombreux bassins, la pollution due aux eaux usées non traitées ou insuffisamment traitées, au lessivage agricole de fertilisants et produits phytosanitaires, aux effluents chimiques industriels et miniers et à la salinisation fait qu’une part croissante de l’eau n’est plus potable ni économiquement viable pour la consommation, la production alimentaire ou les écosystèmes, même là où les volumes nominaux n’ont pas encore diminué de façon dramatique.

La limite planétaire des ressources en eau douce a été franchie.

À l’échelle mondiale, il est démontré que deux éléments essentiels du cycle de l’eau douce – les « eaux bleues » (eaux de surface et souterraines) et les « eaux vertes » (humidité du sol) – ont été poussés au-delà de leur capacité de fonctionnement supportable à terme, tout comme les limites planétaires en matière de climat, d’intégrité de la biosphère et de systèmes terrestres.

Les mécanismes de gouvernance et les programmes actuels sont inadaptés. Dans de nombreux bassins, la somme des droits d’eau légaux, des attentes informelles et des promesses de développement dépasse largement la capacité de charge hydrologique dégradée, en l’absence d’institutions de gouvernance efficaces pour faire face à la pénurie d’eau. L’agenda mondial actuel, principalement axé sur le WASH (Water, Sanitation, and Hygiene), , les gains d’efficacité progressifs et les prescriptions génériques de l’IWRM (Integrated Water Resources Management) sont insuffisants pour remédier au dépassement structurel, à l’irréversibilité et aux risques croissants d’instabilité sociale et de conflits liés à la pénurie d’eau.

Il est clair que nous « dépensons » plus d’eau que la nature peut « fournir » par renouvellement. Dit autrement nous nous acheminons vers une « faillite de l’eau »

Faillite de l’eau

Le concept de faillite de l’eau montre que les sociétés dépendent à la fois des flux d’eau renouvelables et des réserves naturelles à long terme, au même titre que leurs revenus et leur épargne. Or, dans de nombreux bassins et aquifères, les prélèvements continus ont dépassé les seuils de reconstitution des ressources et d’épuisement durable.

De ce fait, nous avons atteint un point de non retour car les ressources en eau disponibles et les fonctions écosystémiques associées ont été tellement réduites que certains impacts du déséquilibre prélèvement/renouvellement sont irréversibles ou pratiquement irréversibles à l’échelle humaine.

En effet, les conséquences de la faillite de l’eau sont désormais visibles sur tous les continents : des fleuves qui n’atteignent plus la mer ; des lacs, des zones humides et des glaciers qui diminuent ou qui disparaissent ; des nappes phréatiques surexploitées jusqu’à l’affaissement des sols et l’intrusion de sel ; des forêts et des tourbières qui s’assèchent et brûlent ; des déserts et des tempêtes de poussière qui s’étendent ; et des villes qui sont régulièrement menacées de « Jour Zéro »*. Il s’agit là des symptômes de systèmes qui ont épuisé leurs ressources hydriques et érodé le capital naturel qui permettait autrefois leur rétablissement, avec des répercussions sur les prix alimentaires, l’emploi, les migrations et la stabilité géopolitique. *Rationalisation de l’offre quand la demande en eau dépasse les ressources disponibles qui «assèche» les robinets domestiques

A l’instar de ce qui est pratiqué en gestion comptable, sortir de la faillite de l’eau impose d’inventorier toutes les dettes et créances afin de redéfinir les conditions du rétablissement de l’équilibre entre charges et produits dans un cadre différent en l’occurrence de nouvelles relations entre l’humanité et l’eau. Cela nécessite une action mondiale visant à atténuer les effets des excès du passé et à s’adapter à de nouvelles normes hydrologiques et environnementales.

Reconnaître l’ère de la pénurie d’eau est aussi l’indispensable prérequis d’une mise en œuvre de politiques publiques multilatérales nouvelles. Cela permettrait de passer de réponses fragmentées et réactives à des approches intégrées et prospectives, s’appuyant sur les réalités hydrologiques actuelles et futures. Cela servirait aussi à définir les stratégies visant à prévenir des dommages irréversibles supplémentaires, à rééquilibrer l’utilisation de l’eau dans les limites de sa dégradation et à promouvoir des transitions justes et inclusives pour toutes les communautés touchées.

En conclusion

Avec une gouvernance mondiale coordonnée, des approches intégrées et des investissements soutenus, l’eau peut être un catalyseur de coopération, de résilience et de prospérité partagée. Les décisions prises dans les années à venir façonneront les résultats du développement pour les populations, la planète, la prospérité, la paix et les partenariats pour les décennies à venir.

Principales références

Global Water Bankruptcy – United Nations University (2026)

The United Nations World Water Development Report 2025 – UNESCO (2025)

The state of food security and nutrition in the world – FAO (2025)

Progress on household drinking water, sanitation and hygiene 2000-2024 – UNICEF (2025)

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2 thoughts on “Menaces sur l’eau : point limite en vue”

  1. Les articles de Xavier Drouet sont toujours aussi précis et documentés. L’accès à l’eau potable est un défi planétaire majeur. L’accès aux ressources en eau a déjà fait l’objet de conflits majeurs (Inde vs Pakistan) et avec les changements climatiques, on peut penser que ces conflits vont se multiplier.

  2. L’accés illimité à l’eau est une contrainte séreuse à opposer à l’extension du “gros nucléaire” qui a besoin de volumes d’eau énormes pour pallier à son rendement médiocre. Ce n’est pas un défaut inhérent au nucléaire lui-même, mais à l’obligation de passer à un niveau de puissance élevé par le cycle de Rankine aggravé par le fait que toujours à ce niveau de puissance il est inimaginable de récupérer un KWh de chaleur raisonnablement, ce qui est parfaitement crédible jusqu’à un niveau disons de 100 MWe (arbitrairement). La cogénération a occupé 20 années de ma vie avec une satisfaction énorme et j’ambitionne encore à 80 ans de continuer à le faire non plus avec du gaz naturel mais avec du gaz vert pour parler la nov langue qui m’exaspère un peu. Derrière les mots des communicants le cul calé dans leur confortable fauteuil, il y a au niveau du terrain du sang de la sueur et des larmes, c’est exactement ce que j’ai prédit à 3 ingénieurs EDF qui travaillait tres dur à la conversion de la centrale de Cordemais à la biomasse. Sur le papier, Ecocombust, encore une invention de communicant incompétent et irréaliste, il y avait une bonne idée mais uniquement sur le papier. Le vieux con en devenir que j’étais à l’époque est devenu un vieux con tout court 6 années après cette rencontre néanmoins magnifique puisque je leur ai dit que si il fallait dores et déja se préparer à un échec de leur mission, cet echec allait leur permettre de progresser à vitesse grand V et donc participer grandement à leur future carrière d’ingénieur. Ils ont appris de façon incontestable que la biomasse est un excellent combustible, mais sa variété, son hétérogénéité , ses caractéristiques physiques, son comportement aux plus hautes températures , son humidité et sa granulométrie sont essentiellement variables, ce que Ecocombust était sur le papier capable de surmonter. Mais de fait, il n’en fut pas ainsi. Ces causes de dysfonctionnement sont proportionnelles en général à la puissance visée. Bien sûr, il en est de même en pyro-gazéïfication, attention au gigantisme (pour ne pas dire à éviter totalement). Et alors, le principe faux et archi faux qui dit que plus c’est gros moins c’est cher, n’est valable que si l’on n’est pas trop ambition en puissance car d’autres paramètres deviennent alors tres complexes à maitriser tel que les problèmes de cinétique , homogénéïté des températures, circulation des matières solides, montée en charge longue et complexe, idem pour la baisse de charge, formation de machefer et évidemment émissions polluantes , voire pire émissions dangereuses parce que cancérigènes. Toutes ces conséquences sont bien réelles et peu compatibles avec le respect des meilleurs rendements (et propreté des fumées) possibles en toutes circonstances. La pyro-gazéïfication, à taille raisonnable, facilite grandement la tâche de l’opérateur. La taille petite et moyenne, permet en cas de production d’électricité de remplacer le cycle de Rankine par des moteurs à gaz avec plusieurs avantages qui s’additionnent: pas de consommation d’eau, footprint plus faible à puissance égale, modularité donc extension de puissance facile, rendement électrique amélioré de 5 à 15%, mais aussi des inconvénients : plus de moteurs à gaz dispos à la vente construits en France, et cogénérations limitées en températures circuit d’utilisation (100°C maxi) . Le choix entre les technologies peut néanmoins être fait dans tous les cas par un technicien ayant un peu d’expérience. Mais cette discussion est inutile puisque la cogénération est pratiquement tombée dans l’oubli en France. Et l’un des hommes les plus qualifiés de France, ne comprend pas du tout quelle est la raison de ce désamour (????) qu’on n’observe pas du tout hors de France, bien au contraire.

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