Santé mentale : une urgence mondiale

© Raoul Lieberwith

Plus d’un milliard de personnes vivent avec une maladie psychique dans le monde et près de la moitié des troubles mentaux débutent avant l’âge de 18 ans. Pourtant la plupart d’entre elles sont mal soignées.

Alors que les troubles mentaux sont une cause majeure d’invalidité, et que leurs conséquences socio-économiques sont considérables on constate d’importantes lacunes en matière de ressources, de personnel et de qualité des soins qui laissent la plupart des malades sans soutien adéquat.

Après un exposé détaillé des principales données épidémiologiques et sanitaires (peu ou mal connues), cet article présente l’impact socio-économiques des maladies mentales et les lacunes dans l’offre de soins destinée à leur traitement.

Épidémiologie

L’état des lieux de la santé mentale dans le monde montre que les troubles mentaux sont très fréquents. En 2021, on estimait que près de 14 % de la population mondiale – soit plus d’un milliard de personnes – souffraient d’un trouble mental.

Entre 2011 et 2021, le nombre de personnes atteintes de troubles mentaux a augmenté plus rapidement que la population mondiale. Ainsi, la prévalence ponctuelle mondiale standardisée a atteint 13,6 %, soit 0,9 % de plus en une décennie. On estime que les jeunes adultes de 20 à 29 ans ont connu la plus forte augmentation de prévalence (1,8 %) pendant cette période.

Prévalence

La prévalence des différents types de troubles mentaux varie selon le sexe et l’age, les femmes sont globalement les plus touchées que les hommes (53,1 % vs 46,9 % du total des malades).

Concernant la typologie des troubles, les hommes sont plus fréquemment atteints de trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), de troubles du spectre autistique alors que les femmes sont plus souvent touchées par l’anxiété, la dépression et les troubles du comportement alimentaire.

Les troubles anxieux apparaissent généralement plus tôt que les troubles dépressifs, qui sont rares avant l’âge de dix ans. Après 40 ans, les troubles dépressifs deviennent plus fréquents que les troubles anxieux, avec un pic entre 50 et 69 ans.

Chez les hommes comme chez les femmes

Les troubles anxieux et dépressifs sont les plus fréquents et représentent à eux deux plus des deux tiers de l’ensemble des troubles mentaux.

La schizophrénie et les troubles bipolaires sont beaucoup moins fréquents que l’anxiété et la dépression. En revanche, ils ont tendance à avoir un impact bien plus important sur la vie des personnes atteintes.

Les troubles du comportement alimentaire surviennent principalement chez les adolescents (10-19 ans) et les jeunes adultes (20-24ans), et sont plus fréquents chez les femmes : 0,8 % chez les femmes de 20 à 24 ans contre 0,4 % chez les hommes du même groupe d’âge.

Le TDAH touchent principalement les jeunes, à hauteur de 2,3 %, alors que la fréquence des troubles du spectre autistique varie peu : 0,7 % à 0,9 % quel que soit le groupes d’âge jusqu’à 70 ans.

Chez les enfants et les adolescents

D’après une méta-analyse menée en 2021, 7 % des jeunes enfants (5-9 ans) et 14 % des adolescents (10-19 ans) dans le monde vivent avec un trouble mental.

Globalement, près d’un tiers des troubles mentaux présents à l’âge adulte se développent avant l’âge de 14 ans, la moitié apparaissent avant l’âge de 18 ans et quasiment deux tiers avant l’âge de 25 ans.

Chez les personnes âgées

Environ 14 % des personnes âgées de 70 ans et plus souffrent d’un trouble mental, principalement des troubles dépressifs et anxieux. On note que la schizophrénie est moins fréquente chez les personnes âgées, avec une prévalence de 0,2 %, contre 0,3 %-0,4 % chez les jeunes adultes de 20 à 29 ans.

La disparité entre les sexes concernant la prévalence des troubles mentaux s’accentue dans cette tranche d’âge :15,2 % des femmes et 12,6 % des hommes.

Disparités géographiques

La prévalence des troubles mentaux varie selon les régions de l’OMS (Afrique, Amériques, Méditerranée orientale, Europe. Asie du Sud-Est. Pacifique occidental.)

La situation géographique peut révéler d’importantes différences en santé mentale selon l’age ou le sexe. Par exemple, en 2021, alors qu’environ 5 % de la population mondiale souffrait de troubles anxieux, ce taux atteignait environ 12 % chez les femmes en âge de travailler dans les Amériques . De même, alors que le TDAH ne touchait qu’une personne sur 100 au cours de sa vie à l’échelle mondiale, sa prévalence atteignait 7 % chez les garçons âgés de 10 à 14 ans dans les Amériques et le Pacifique occidental.

Dans toutes les régions de l’OMS, la prévalence estimée des troubles mentaux a augmenté depuis 2001, les hausses les plus importantes ayant été observées dans la Région des Amériques (passant de 15,3 % à 17,1 %) et dans la Région européenne (de 14,0 % à 15,4 %). Les Régions du Pacifique occidental et de l’Afrique de l’OMS affichent régulièrement les taux de prévalence les plus faibles depuis le début du siècle.

Mortalité – Morbidité

Mortalité

Privés de 8 à 20 années d’espérance de vie, les malades mentaux ont un risque de mortalité deux fois plus élevé chez les malades mentaux que chez les personnes en bonne santé. A l échelle mondiale, les maladies mentales contribuent à 14 % des décès, soit 8 millions par an. Cette surmortalité n’est pas uniquement liée aux suicides* (1,1 % de tous les décès) et accidents mais aussi aux traitements et à divers facteurs socio-économiques (isolement, pauvreté,…) *Pour chaque décès par suicide, on compte plus de 20 tentatives de suicide.

Morbidité

La charge de morbidité est estimée par l’impact, à l’échelle de la population, du fait de vivre avec un problème de santé et de mourir prématurément. Elle utilisant l’indicateur DALY (Disability-Adjusted Life Year, en français année de vie corrigée de l’incapacité, où une DALY représente la perte d’une année de pleine santé.

En 2021, tous âges confondus, les troubles mentaux, les troubes neurologiques et les troubles liés à l’usage de substances psychoactives représentaient ensemble un dixième des DALY (10,1 %) au niveau mondial soient 305 millions. Les troubles mentaux représentent 5,2 % du fardeau mondial. Les troubles neurologiques représentaient 3,7 % et les troubles liés à l’usage de substances psychoactives, 1,2 %.

L’indicateur DALY combine en une seule mesure les années de vie perdues en raison d’une mortalité prématurée (YLL : years of life lost to premature mortality) et les années de vie perdues en raison d’un handicap (YLD : years of life lost to disability ).

La majeure partie du fardeau causé par les maladies mentales se manifeste par des années de vie vécues avec un handicap qui comptent pour plus de 17% du total mondial de cet indicateur.

Impact socio-économique

Les maladies mentales engendrent des pertes économiques aux niveaux individuel et collectif.

Individuel

Les problèmes de santé mentale sont retrouvés dans tous les pays et tous les milieux. Ils affectent des personnes de tous âges et de tous niveaux de revenu.

Deuxième cause d’invalidité à long terme et responsables de la perte de centaines de millions d’années de vie en bonne santé, les maladies mentales contribuent à l’augmentation des dépenses de santé des personnes et des familles.

Au-delà des coûts directs des traitements, les adultes souffrant de troubles mentaux peuvent se trouver dans l’incapacité de travailler, partielle ou totale, souvent pendant de longues périodes.

Les jeunes souffrant de troubles mentaux peuvent rencontrer des difficultés scolaires. Ainsi, des données provenant de pays à revenu élevé montrent que les élèves ayant des problèmes de santé mentale ont 35% plus de risques de redoubler. Ils ont moins de chances d’atteindre un niveau d’études élevé ce qui se traduit par des pertes de revenus importantes tout au long de leur vie.

Dans les pays de l’OCDE, les travailleurs souffrant de troubles mentaux gagnent en moyenne 17% de moins que les travailleurs sans troubles mentaux.

Collectif

Les pertes d’emploi affectent non seulement la capacité des individus et des ménages à gagner leur vie, mais contribuent également à des coûts sociétaux plus larges, notamment par l’augmentation du chômage et des besoins en matière de protection sociale, la perte de productivité et la diminution des recettes fiscales.

Ces coûts pour la société peuvent largement dépasser souvent les coûts directs des soins de santé . En 2016, des chercheurs ont estimé que 12 milliards de journées de travail productives ont été perdues chaque année à cause de la dépression et de l’anxiété dans 36 pays du monde (soit 80 % de la population mondiale), et ce pour un coût d’environ 1 000 milliards de dollars, soit près de 1% du PIB mondial.

En 2020, une revue systématique des études sur le coût des maladies mentales à travers le monde a montré que le coût sociétal annuel moyen* de neuf groupes de troubles mentaux varie de 1 180 à 18 313 dollars américains/an par personne traitée, selon la pathologie. Ce coût inclut à la fois les coûts directs des traitements et autres services, ainsi que d’autres coûts tels que le manque à gagner en termes de production et de revenus. * ajusté au pouvoir d’achat

La schizophrénie s’avère être le trouble mental le plus coûteux par personne à l’échelle mondiale, en raison des longs séjours hospitaliers, des déficiences fonctionnelles et des besoins en matière de prise en charge sociale.

Les troubles dépressifs et anxieux sont beaucoup moins coûteux par cas traité ; cependant, par leur prévalence beaucoup plus élevée, ils contribuent significativement au coût national global des troubles mentaux.

Pour l’ensemble des troubles, près de la moitié du coût sociétal total est imputable aux coûts indirects

Les études sur le coût de la maladie ne reflètent pas totalement les coûts sociétaux des troubles mentaux. Le plus souvent , elles ne prennent pas en compte d’autres incidences économiques négatives de ces troubles comme la baisse de la consommation (de nombreuses personnes souffrant de troubles mentaux sont plus susceptibles de rechercher des emplois moins exigeants et moins rémunérés).

L’intégration de ces facteurs dans une étude de modélisation a conduit les chercheurs à estimer le coût des troubles mentaux aux États-Unis à 282 milliards de dollars par an, soit 30 % de plus que les estimations précédentes.

Par ailleurs, les études sur le coût des maladie omettent également d’attribuer une valeur monétaire aux personnes soignantes hors du marché du travail, en particulier les aidants familiaux. Or, les membres de la famille et les autres aidants informels assurent souvent une part importante des soins de santé mentale, en particulier dans les contextes à faibles ressources, ce qui représente un coût socio-économique et une charge émotionnelle conséquents pour eux-mêmes et pour leurs proches.

Parmi toutes les affections, les troubles mentaux représentent l’un des coûts annuels les plus élevés des soins informels. Il serait utile que les études sur le coût des maladies mentales prennent aussi en compte des facteurs sociaux, tels que les relations interpersonnelles ou les possibilités d’apprentissage pour les adolescents et les jeunes adultes et qu’elles elles incluent des charges intangibles, comme le niveau de souffrance psychologique qui peut affecter l’entourage des patients.

Lacunes

La prise en charge des personnes souffrant de troubles mentaux reste insuffisante. Partout dans le monde, les systèmes de santé mentale sont marqués par d’importantes lacunes et des déséquilibres en matière d’information et de recherche, de gouvernance, de ressources, et de services notamment dans les pays à faible revenu.

Information et recherche

Globalement les rapports nationaux sur la santé mentale sont hétérogènes et souvent non spécifiques. Ainsi, il n’y a que 85 % des pays qui ont déclaré en 2024 avoir compilé des données nationales sur la santé mentale au cours des 2 dernières années. Près de la moitié (42 %) ont compilé des données dans le cadre de statistiques générales sur la santé et alors qu’à peine plus de la moitié a compilé des données pour rendre compte de la santé mentale spécifiquement.

Il n’y a qu’un peu plus d’un tiers des pays (36%) ont mené une enquête nationale sur la santé mentale au cours des dix dernières années.

La proportion de la recherche en santé consacrée à la santé mentale s’élève à 4,6 % ce qui est très insuffisant au regard la part de ces pathologies dans la mortalité et la morbidité mondiale (15 % des décès et 17 % des années de vie vécues avec un handicap dans le monde).

Le pourcentage de la production scientifique en santé d’un pays consacrée à la santé mentale était près de trois fois plus élevée dans les pays à revenu élevé (8%) que dans les pays à faible revenu (2,7%).

Gouvernance

Une large majorité de pays (81 %) déclarent disposer de politiques ou de programmes spécifiques en matière de santé mentale. Cependant, à peine un peu plus de la moitié (56 %) ont indiqué avoir des plans ou des politiques de santé mentale distincts ou intégrés pour les enfants et les adolescents, et 42 % ont déclaré en avoir un pour les personnes âgées.

De plus, la simple existence d’un programme politique ne suffit pas à répondre à tous les besoins en matière de soins de santé mentale. Ils doivent aussi

  • être conformes aux dispositions relatives aux droits de l’Homme,
  • être dotés de ressources suffisantes,
  • être mis en œuvre efficacement
  • et faire l’objet d’un suivi et d’une évaluation réguliers.

50 % des pays seulement ont déclaré être à la fois pleinement conformes aux droits de l’Homme et disposer des ressources appropriées pour mettre en œuvre efficacement leur politique ou leur plan national de santé mentale.

Financement et ressources sanitaires

En moyenne mondiale, les pays consacrent seulement 2 % de leur budget de santé à la santé mentale. Plus de la moitié des dépenses de santé mentale dans les pays à revenu faible et intermédiaire sont alloués aux seuls hôpitaux psychiatriques.

Le taux de professionnels spécialisés en santé mentale est de 13,5 pour 100 000 habitants soit à peine un vingtième de l’ensemble des professionnels de santé. Dans les pays à faible revenu, on compte à peine plus d’un professionnel de la santé mentale pour 100 000 habitants, contre plus de 60 dans les pays à revenu élevé.

Les infirmières en santé mentale représentent la plus grande proportion du personnel spécialisé en santé mentale à l’échelle mondiale (43 %), suivies par les psychologues (22 %) et les psychiatres (16 %).

Deux tiers des pays ne disposent que d’un seul psychiatre pour 200 000 personnes, voire plus. L’accès à des médicaments psychotropes essentiels et à des interventions psychologiques abordables demeure limité, notamment dans les pays à faible revenu.

La plupart des personnes présentant des troubles mentaux ne bénéficient pas de soins de santé mentale formels. Dans tous les pays, les lacunes en matière de couverture des services sont aggravées par des inégalités dans la qualité des soins. On estime que moins d’une personne sur dix (9 %) atteinte de trouble dépressif majeur reçoit un traitement minimal adéquat à l’échelle mondiale.

En conclusion

L’amélioration des services de santé mentale est un enjeu de santé publique urgent compte tenu de la prévalence des troubles psychiques et des lacunes dans leur traitement.

La santé mentale n’est pas une question périphérique ni un privilège, c’est un élément central pour améliorer la santé et le bien-être à l’échelle planétaire. Cela concerne autant les individus que la société et son économie.

Il revient donc aux décideurs politiques, aux professionnels de santé et aux associations de malades de se mobiliser conjointement pour impulser les changements dont nous avons besoin pour combler les lacunes avec des investissements à la hauteur des enjeux d’un droit fondamental : sans santé mentale il n’y a pas de santé.

Principales références

  • World mental health today – WHO (2025)
  • Mental health atlas 2024 – WHO (2025)
  • Fitter minds, fitter jobs: from awareness to change in integrated mental health, skills and work
  • policies, mental health and work – OECD (2021)
  • Christensen MK, and al. The cost of mental disorders: a systematic review – Epidemiol Psychiatr Sci. (2020)

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