Micro-entreprises et plateformes internet : collaborations et conflits

© Casey Gutteridge – CPG Photography

Le dernier bulletin de annuel sur la création d’entreprise publié par l’INSEE nous apprend que 2021 a été une année record : 995 000 entreprises nouvelles ont été crées soit 17 % de plus que l’année 2020 et la majeure partie de ces créations sont des micro-entreprises : 641 500 (97 400 de plus que l’année précédente).

Ces chiffres confirment le développement de l’esprit d’entreprendre mais ils alertent sur deux points :

-l’émergence d’une forme nouvelle de paupérisation du travail si l’on tient compte que les micro-entrepreneurs retirent en moyenne 590 euros mensuels de leur activité (derniers chiffres publiés)

-la place grandissante de l’intermédiation numérique : un nouveau micro-entrepreneurs sur six trouve ses clients avec une plateforme de mise en relation ; cette proportion monte à près de deux sur trois dans les transports, secteur dans lequel l’entrepreneur l’est de moins en moins au point que plusieurs plusieurs décisions de justice ont requalifié le relation plateforme/microentrepreneur en contrat de travail.

Micro-entreprise : de quoi parle-t-on ?

Administrativement il s’agit d’une forme d’entreprise individuelle qui bénéficie d’un régime fiscal simplifié (celui de la micro-entreprise) et d’un régime social simplifié, lui aussi. On en dénombre aujourd’hui plus de deux millions dont les deux tiers sont vraiment actives.

Que les micro-entrepreneurs (appelés autoentrepreneurs à la création du régime en 2008) se mettent à leur compte par choix de vie professionnelle, pour compléter leurs revenus ou par nécessité économique, leur liberté d’action peut être très différente selon les clientèles et les circuits commerciaux utilisés pour les atteindre.

Le micro-entrepreneur seul maître à bord

Les micro-entrepreneurs sont, en principe, des travailleurs non salariés véritablement indépendants, par exemple : un prestataire freelance en début d’activité, un créateur, un commerçant à l’activité « informelle » jusque là qui régularise sa situation.

On voit ainsi des infographiste qui se mettent à leur compte pour vivre leur vie professionnelle sans patron, des ingénieurs qui, au sortir de l’université ou après quelques années d’activité salariée, se lancent dans une activité artisanale qui les passionne, des bricoleurs habiles qui ne veulent plus travailler au « black ».

Le micro entrepreneur et son marché : la route est longue pour trouver des clients et avoir activité récurrente.. Inscription sur des annuaires, bouche à oreille (efficacité très relative), association professionnelles, ancien patron donnent un premier contrat pour amorcer la pompe.

Un parcours semé d’embûches commence alors pour ces entrepreneurs solitaires et souvent inexpérimentés dont le travail acharné et la débrouillardise ne suffisent pas toujours à pérenniser leur activité à un niveau de rémunération décent.

Heureusement, certaines microentreprises connaissent la réussite (dans 30 % à 50 % des cas selon que le projet a été accompagné ou non), le chiffre d’affaires se développe et les plus dynamiques passent à la vitesse supérieure en changeant de catégorie (pour devenir des entreprises individuelles le plus souvent) et embauchent leur premier salarié.

Plateformes et dépendances

Les progrès de l’informatique et la généralisation de l’usage du smartphone ont démocratisé l’interactivité numérique qui envahit notre vie quotidienne dans le secteurs non marchand, véritablement coopératif, échange, partage, etc. , et (beaucoup) dans les prestations commerciales : hébergement, chat commercial de sites de vente e-commerce, enquêtes en ligne…

Bon nombre de micro-entrepreneurs ont recours à des des plateforme « collaboratives » qui les mettent en relation avec des clients qu’ils ne choisissent pas (et qui ne les choisissent pas). Leur liberté d’action est alors limitée par les règles de fonctionnement et les exigences de la plateforme.

Dans cet univers de l’économie collaborative monétisée, où le troc et la partage sont devenus un business, l’uberisation touche de très nombreux secteurs : transport de personnes, livraison, restauration, services à la personne, enseignement, tourisme, banque, assurance, marketing conversationnel, services aux entreprises et même industrie du sexe…

L’indépendance du microentrepreneur est beaucoup plus relative lorsqu’il utilise les technologies numériques d’intermédiation, que ce soit en terme de définition des tarifs (qui peuvent unilatéralement revus à la baisse par la plateforme) ou en terme de liberté d’organisation en particulier du planning de « l’entrepreneur » à qui l’on a fait miroiter une activité à temps choisi. Un temps choisi qui ne l’est pas vraiment tant il est lui est dit et redit que les horaires les plus « rentables » sont à telle ou telle heure.

Le prestataire branché sur la plateforme sait bien que c’est au moment où il y a des clients qu’il doit être disponible s’il veut gagner sa vie. Faut il que la plateforme insiste autant, au point de devenir un apporteur d’affaire directif par sa capacité à piloter et/ou filtrer, à sens unique, la relation de l‘entrepreneur vers les clients.

A cette dépendance au jour le jour s’ajoute la crainte de se voir privé de rémunération si la plateforme, très souvent déficitaire, cesse brutalement d’activité comme Take Eat Easy en juillet 2016.

Bref, ces entrepreneurs là ne maîtrisent pas leur avenir et la perspective de croissance de leur propre activité est hypothétique voire nulle.

Profits et pertes

L’activité des ces plateformes permet à des dizaines de milliers de chômeurs, d’étudiants ou de précaires de facturer une vingtaine d’euros par heure (dans le meilleur des cas) ce qui leur permet d’espérer percevoir une rémunération horaire de dix euros une fois toutes les charges déduites.

Pour les entreprises, le recours au micro-entrepreneur a l’avantage de faire diminuer ses coûts et surtout les contraintes de passif social d’un contrat de travail.

Le statut de micro-entrepreneur ne sert donc pas qu’aux entrepreneurs eux-mêmes, il est aussi une aubaine pour des sociétés, parfois peu scrupuleuses (dont certaines sont cotées en bourse), qui usent et abusent de ce dispositif pour contourner les règles du travail salarié.

A ce jeu biaisé de qui perd-perd où le micro-entrepreneur subit une quasi-subordination deux questions sont posées :

  • Ces nouveaux circuits, dont la rentabilité est encore un mirage ont ils tous un avenir dans la contexte économique actuel et le cadre normatif à venir ?
  • Comment la valeur ajoutée peut elle être partagée entre le donneur d’ordre, le client et l’entrepreneur sans que le travail de ce dernier soit disqualifié, sous payé, et contraint à une précarisation permanente ?

Qu’elles soient complètement libres ou dépendantes d’une intermédiation numérique, les micro-entreprises pourront continuer de se développer qu’à la condition que leur activité et le travail des micro-entrepreneurs soit synonyme de vie sociale dans une relation client fournisseur saine, donc d’un rapport prestataire plateforme correct et non pas de « trepalium ».

25 thoughts on “Micro-entreprises et plateformes internet : collaborations et conflits”

  1. Bonjour,

    Votre article est très intéressant, vous rentrez dans les détails de ce problème qui représentatif du « recrutement » aujourd’hui.
    Sauf erreur de ma part, je crois que le terme dans le conclusion est « trepalium » et non « trepanium ».

    Excellente journée,

  2. Merci beaucoup pour la qualité de l’analyse de votre article. Vous avez parfaitement analysé les enjeux de ce regime juridique (roue de secours temporaire et très rarement transformation vers un statut entreprise) et la manne qu’il représente dans la société actuelle qui tend à une ubérisation de tous les secteurs d’activité. Il serait intéressant de « creuser » et comparer les coûts réels et les responsabilités pour l’entreprise d’un salarié et d’un auto-entrepreneur. Merci encore.

  3. Cet article est effectivement intéressant en ce qu’il démystifie le statut d’autoentrepreneur en allant au-delà des apparences (souvent trompeuses).
    Merci.

  4. Il serait intéressant de savoir combien d’auto-entrepreneurs qui se sont lancés dans un domaine d’activité et qui ne voyant rien comme débouchés, se sont remis en question et ont repris un autre domaine d’activité avec une réussite.
    Cela étant votre article est comme toujours bien documenté et agréable à lire.

  5. Merci pour cet article de vulgarisation qui de façon très synthétique fait un état de la situation et en présente les enjeux. On pourraît, pour ceux que l’histoire de l’industrie intéresse faire un parrallèle avec les travailleurs à façon du textile qui étaient payés à la pièce et n’avaient avec leur donneur d’ordre qu’une relation contractuelle…

  6. l’article met bien en évidence que le micro entrepreneur tire une rémunération très faible de son travail
    Mais on indique aussi que la plupart des plateformes d’intermédiation perdent elles-mêmes de l’argent. Quel futur pour ce type de business peut on donc selon vous imaginer suite à ce double constat ?

  7. Bonjour,
    Merci pour votre analyse très intéressante de ce que recouvre trop souvent l’activité de micro-entrepreneur : une galère pour gagner sa vie qui n’a rien à voir avec le miroir aux alouettes tant vanté.
    Il me semble que le nom de la startup Take Eat Easy qui a cessé son activité fin 2018 s’écrit comme je viens de l’orthographier.
    Pour une correction éventuelle.
    Belle journée à vous.

  8. Bonjour,
    bonne synthèse du phénomène.
    L’auto-entrepreneuriat a été formalisé pour récupérer, socialiser et fiscaliser une réalité économique qui existe depuis toujours. Son essor extraordinaire à ses débuts (sous Sarko) a été boosté par la pression fiscale et le montant des charges sociales qui ont, dans notre pays, atteint des records souvent jugés insupportables.
    En ce sens l’auto-entrepreneuriat vise à tuer le salariat, considéré par l’employeur comme trop contraignant aussi ; un siècle et demi d’acquis sociaux parfois gagnés au prix du sang sur les barricades se réduit comme peau de chagrin.
    Les tribunaux qui tentent de réfréner ce mouvement de fond par quelques arrêts requalifiant en salariat une relation trop disproportionnée entre donneurs d’ordre et travailleurs pseudo-indépendants mènent un combat d’arrière-garde, que je suppose perdu d’avance.

    Il est urgent de repenser de fond en comble une relation client/donneur d’ordre/travailleur, à refonder sur des principes humains plutôt que sur cet individualisme forcené qui a mené à l’expression crue et sauvage de l’exploitation de l’homme par l’homme telle qu’on la connaît aujourd’hui.

  9. Belle analyse !
    L’indépendance de certains micro entrepreneur vis à vis des plateformes et matketplaces dites « collaboratives » est bien plus importante que ce que l’on croit et il est très important de le souligner.
    Merci.

  10. Bravo @Xavier Drouet pour cet article réaliste, qui sort du regard « bisounours » souvent porté sur le développement d’activité. Le monde des indépendants n’est pas rose, et même avec beaucoup de talent dans un domaine, tout le monde n’est pas expert en marketing et vente. Et le problème majeur reste souvent de trouver des clients prêts à payer un juste prix! Et certaines entreprises n’hésitent pas à profiter clairement de la situation comme vous le mentionnez …

  11. Un bon résumé de la situation. Une opportunité qui peut se transformer en miroir aux alouettes, voire en cauchemar, ou comment une bonne idée devient une mauvaise innovation à cause d’un cas d’usage détourné de sa fonction première, faciliter la création d’activité.

  12. Très intéressant , votre article donne à réfléchir.
    Cependant, le fait de mettre des mots sur cette situation ne rend pas optimiste sur cette recherche de « vie sociale dans une relation client fournisseur saine ».
    Peu de sociétés ont réellement cette volonté, d’autant plus quand elles tiennent le couteau par le manche.

  13. L’émergence de l’auto-entrepreneuriat s’est imposé comme une fatalité à cause du manque de recrutement dans les entreprises et les administrations, qui n’embauchent plus par soucis de réduction des coûts.

    Le travail qui est l’expression de l’activité humaine c’est transformé en marchandise et c’est ce qui pousse les micro-entrepreneurs ou autoentrepreneurs à se mettent à leur propre compte. Ce choix de vie professionnelle est souvent une nécessité qui est imposée par la situation d’un monde du travail fermé, qui ne permet pas (ou plus, selon les cas) de (re)trouver un emploi stable.

    Certains prestataires se mette en free-lance en début d’activité, car il leur est difficile d’accéder au monde du travail sans une expérience professionnelle. On le voit dans toutes les annonces, les recruteurs exigent une formation académique qui nécessite plusieurs années d’études et une expérience professionnelle d’au moins 5 ans dans un poste similaire à celui qui est à pourvoir. La durée de 5 ans d’expérience étant ainsi devenue un standard d’exigence. Un jeune diplômé ne peut, logiquement, pas cumuler ces deux exigences.

    D’autres prestataires se mette en free-lance, lorsqu’ils sont en fin d’activité en entreprise, pour causes de licenciement dû à une délocalisation ou d’un départ forcé en pré-retraite, etc.

    Les sociétés peu scrupuleuses, dont la plupart sont cotées en bourse, sont la cause du manque d’embauche et sont celles qui usent et abusent de ce dispositif pour contourner les règles du travail salarié. La conséquence en est l’émergence d’une paupérisation du travail, même si certaines microentreprises connaissent la réussite, du fait de la spécificité de l’activité professionnelle.

    Comme d’autres intervenants l’ont fait remarquer, il serait utile de procéder à une relecture avant publication, car de nombreuses fautes, aussi de syntaxe, se sont glissées ce qui n’enlève rien à la qualité du contenu de l’article.

  14. Que ce soit par une approche de coûts ou par un approche de prix , quelque soit le mode de fonctionnement juridique, une heure de travail ne peut pas être vendue à 20 €. Si le volume ne permet pas un salaire minimum pourquoi poursuivre ?

  15. Merci pour cet article qui souligne bien les limites de ces plateformes et la dépendance de ces entrepreneurs pour trouver leurs premiers clients. Réussir à se faire une place et un nom parmi ce vaste monde des freelances ou micro-entrepreneurs qui s’internationalise d’autant plus laissant une concurrence terrifiante face à des prix ridiculement bas pour certains pays. J’ajouterai également dans la balance, la position des agences qui est de plus en plus difficile à tenir face à cette compétitivité. L’alignement sur leurs prix étant impossible à moins qu’une régulation s’impose pour rétablir un ordre équitable et juste. pour tous.

  16. Bonjour Xavier,
    Oui votre article soulève une problématique sur le statut de micro-entreprise. Toutefois, vous pouvez l’étendre bien au-delà de ce statut, soit activité libérale, entreprise… Depuis qu’on nous oriente sur la création d’activité et d’entreprise. Mais bien trop de personnes s’engagent sur des activités assez communes et accessibles (formation, budget) qui de plus sont attrayantes.

    En contrepartie dans ces secteurs la vente de prestation est souvent bien plus grande que la demande. Je parle en connaissance de cause, après avoir lancé mon activité sur le web dans les années 95, j’ai bien vu l’évolution et le futur proche.

    Dans les années 2000 il était facile de décrocher des projets avec une simple présence sur internet. A ce jour, en vue du nombre de concurrents, cela demande plus de travail pour se positionner et se vendre, que la production des projets en cours.

    Bref, il faudrait relire Steinbeck Les raisins de la colère https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Raisins_de_la_col%C3%A8re
    Pour comprendre que le nombre de prestataires fait jouer la concurrence et fait baisser les prix… D’où travailler à perte. Certes, aucune aide de l’état (financière, commerciale…) pour ces petites activités. Seules les grandes entreprises multinationales bénéficient de l’aide de l’état ou de la région, alors qu’elles sont cotées en bourse et dégagent des millions voir milliards en chiffre d’affaire annuel.

    Certes, nous sommes loin des modèles d’entreprise de l’Europe du nord, ou le travail est bien organisé et réparti entre les grandes entreprises et PME, TPE…

    En France tout est fait pour encourager la création d’activité et pour faire baisser le nombre des chômeurs. Ainsi, le problème affectent toutes les petites structures. Le statut de micro-entreprise n’est pas le seul impacté. Je dirais même que certains s’en sortent bien, cela pour avoir travaillé avec des micros entrepreneurs.

    1. Toutes les entreprises, petites ou grandes, sont éligibles aux aides des collectivité, de l’État ou de l’Europe. Ce sont celles qui sont les plus familières des procédures qui obtiennent le plus de subventions : notamment les grandes entreprises et les E.T.I. Il y a aussi des PME et des TPE qui bénéficient de ces aides quand elles ont un projet correctement argumenté. Cela dit il y a encore trop peu de ces petites entreprises candidates aux multiples dispositifs de soutien qu’elles connaissent mal faute compétences internes et un appui extérieur efficace.

  17. Deux compléments:
    – de nombreux jeunes issus des banlieue, qui ont du mal à s’insérer dans l’emploi (ou que les entreprises ne souhaitents pas intégrer!) ont trouvé une solution dans ce type d’activité, prouvant à la fois leur volonté de gagner « proprement » leur vie, et les insuffisances du marché de l’emploi (peut-être aussi les limites de l’Education Nationale et de l’orientation…)
    – l’émergence d’emplois de service proches de l’esclavage, pour livrer à domicile toutes sortes de produits. S’il y a bien toute une population âgée ou malade ayant besoin de livraison à domicile, c’est le plus souvent une forme de « confort » et de recentrage sur le domicile, avec le refus des « corvées », et l’éloignement de la ville et des formes ordinaires du commerce, avec à terme une interrogation sur la vie sociale…

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