Crise énergétique 2026 et stratégies d’investissement

© Sabinet

Avec la guerre d’Iran nous faisons face à la plus grande menace jamais connue pour la sécurité énergétique mondiale dans un contexte de profonde incertitude partout sur la planète. Comme lors des précédents chocs énergétiques, nombre de ses impacts seront visibles plus tard : près des trois quarts des investissements énergétiques prévus pour 2026 sont déjà engagés sur la base de décisions prises bien avant le début du conflit. Cela étant, quelle qu’en soit l’issue, cette crise marquera durablement les stratégies et les flux d’investissement dans le secteur de l’énergie.

Priorité à la sécurité énergétique

Alors que la crise énergétique mondiale de 2021-2023 était centrée sur l’Europe, suite aux réductions des livraisons de gaz et de pétrole par la Russie, les effets des perturbations actuelles se font sentir plus directement au Moyen-Orient et en Asie, qui absorbaient 80 à 90 % des exportations d’énergie des pays du Golfe avant la guerre d’Iran. La confiance dans la fiabilité du transit par le détroit d’Ormuz a été profondément ébranlée et pourrait rester fragile après la résolution du conflit. Cela renforce la priorité accordée à la sécurité énergétique par les pays et des entreprises.

L’Agence Internationale de l’Énergie (AIE) prévoit que les investissements mondiaux dans l’énergie atteindront 3 400 milliards de dollars en 2026, soit une hausse de 5 % par rapport à 2025. Environ 2 200 milliards de dollars devraient être alloués aux énergies décarbonées, aux réseaux électriques, au stockage d’énergie, aux carburants à faibles émissions, à l’efficacité énergétique et à l’électrification en 2026, tandis qu’environ 1 200 milliards de dollars devraient être investis dans les ressources fossiles.

On rappellera ici que l’évolution des coûts et les progrès technologiques ont une place déterminante dans les flux d’investissement. Sans les baisses de coûts des dix dernières années, les investissements énergétiques prévus pour 2026 seraient presque deux fois plus élevés. Les baisses de coûts les plus importantes sur cette période ont concerné les technologies d’énergies renouvelables, notamment le solaire, et les batteries, qui ont considérablement réduit le prix de la mobilité électrique et des projets de stockage d’énergie. Les coûts de développement des gisements de pétrole et de gaz ont également diminué grâce aux progrès constants des technologies de forage et à une utilisation accrue de modèles de projets standardisés.

Pays exportateurs de pétrole et de gaz : opportunités et incertitudes

Les pays du Golfe recherchent de nouvelles voies d’accès aux marchés

Au Moyen-Orient, le conflit a rapidement incité à rechercher de nouvelles routes d’exportation afin de réduire la dépendance au détroit transit par le détroit d’Ormuz. Des capitaux seront également nécessaires pour réparer les infrastructures énergétiques endommagées. En effet plus de 30 installations énergétiques de la région ont été endommagées, notamment des raffineries, des usines pétrochimiques et des sites de production en amont comme les unités de liquéfaction du gigantesque complexe de gaz naturel liquéfié (GNL) de Ras Laffan, dont la réparation pourrait prendre plusieurs années. Le coût total des réparations, difficile à établir précisément, devrait se chiffrer en dizaines de milliards de dollars. L’augmentation des besoins de financement intérieur dans la région pourrait réduire les flux de capitaux sortants, qui constituent une source de financement pour les projets d’infrastructure et énergétiques dans d’autres régions.

Revenus et investissements

Pétrole

Malgré les turbulences que le conflit provoque sur les marchés du pétrole, les prévisions à court terme des compagnies pétrolières pour leurs plans d’investissement de 2026 sont restées globalement inchangées. Les investissements dans l’approvisionnement pétrolier devraient diminuer pour la troisième année consécutive, pour atteindre moins de 500 milliards de dollars en 2026, malgré l’augmentation des revenus de la plupart des producteurs grâce à la hausse des prix du pétrole.

Parallèlement aux efforts déployés pour rétablir les capacités de production au Moyen-Orient, le maintien de prix élevés pourrait stimuler les investissements dans certains actifs à cycle court, notamment le schiste bitumineux américain. Malgré les répercussions structurelles potentielles du conflit sur la demande de pétrole, les entreprises anticipent également un regain d’intérêt pour les projets à cycle long, les pays intensifiant le développement de leurs ressources pétrolières et gazières nationales, la mise en place de nouvelles capacités offshore en Afrique, en Asie et en Amérique latine, ainsi que des projets terrestres au Venezuela.

Gaz naturel

Les investissements dans l’approvisionnement en gaz naturel devraient atteindre 330 milliards de dollars en 2026 (niveau record depuis dix ans), mais la crise actuelle de l’approvisionnement en gaz – la deuxième en cinq ans – affecte le moral des consommateurs parmi les importateurs potentiels de gaz en Asie. Les investissements actuels dans l’approvisionnement en gaz et les infrastructures visent principalement à satisfaire la demande intérieure des pays riches en ressources, mais une part importante des nouveaux projets d’exportation de GNL, principalement aux États-Unis et au Qatar, est également axée sur l’export.

Les pays importateurs se tournent vers les ressources disponibles sur leur territoire.

Chez les pays importateurs, la perception des risques et de la fiabilité des approvisionnement a rapidement évolué avec la persistance du conflit. Cela suscite un regain d’intérêt pour des ressources énergétiques alternatives, nationales si possible, commeles énergies renouvelables, le nucléaire et le charbon.

L’inflexion des stratégies énergétiques des pays importateurs repose largement sur les investissements déjà réalisés au cours de la dernière décennie dans les énergies renouvelables, le nucléaire, l’électrification et l’efficacité énergétique ont sensiblement amélioré la sécurité énergétique des principales régions importatrices de combustibles et réduit les émissions.

Ces investissements dans cinq régions fortement importatrices (Chine, Union européenne, Japon et Corée, Asie du Sud-Est et Inde) ont permis d’éviter environ 260 milliards de dollars de coûts d’importation de combustibles fossiles en 2025, et les bénéfices devraient être considérablement plus importants en 2026. Environ un tiers des économies réalisées sur les importations résultent des investissements dans les énergies renouvelables (y compris la bioénergie) ; un autre tiers provient des gains d’efficacité énergétique (en particulier dans les transports) ; et environ 20 % sont attribuables à l’électrification. Le reste provient du développement du nucléaire.

Énergies renouvelables

On mesure déjà une accélération de leur déploiement sur certains marchés fortement touchés par la crise énergétique. Ainsi, le développement de la production d’énergie solaire a entraîné une forte augmentation des importations de panneaux solaires des les pays en développement d’Asie et d’Afrique ont fortement augmenté ces derniers mois.

  • -Les Philippines étaient la première destination des panneaux solaires chinois parmi les marchés émergents et les économies en développement au premier trimestre 2026, soit trois fois plus qu’en 2025.
  • En Afrique, 15 pays ont enregistré des importations record de panneaux solaires, dépassant 400 millions de dollars au premier trimestre 2026, contre 650 millions de dollars pour l’ensemble de l’année 2025. Les ménages et les entreprises peuvent se prémunir partiellement contre les fluctuations du prix de l’énergie en installant des panneaux solaires et des batteries, notamment s’ils utilisent du diesel pour alimenter des groupes électrogènes de petite taille.

Les projets à grande échelle prennent plus de temps à se concrétiser, mais certains pays en tirent déjà des conclusions politiques : la Thaïlande, les Philippines et le Vietnam, par exemple, ont réaffirmé leur engagement à développer la production d’énergie propre et à réduire leur dépendance aux combustibles importés.

Au total, environ 665 milliards de dollars américains sont investis chaque année dans des projets d’énergie renouvelable à travers le monde, dont 365 milliards de dollar dans le solaire, 200 milliards de dollars dans l’éolien et 75 milliards de dollars dans l’hydroélectricité.

Nucléaire

Avec 78 GW de nouvelles capacités nucléaires en construction dans 15 pays et des investissements annuels dépassant désormais 80 milliards de dollars, l’énergie nucléaire connaît déjà un fort regain d’intérêt, qui pourrait s’accélérer encore.

Le programme nucléaire chinois représente un tiers des investissements mondiaux, et la Chine et la Russie sont actuellement les principaux fournisseurs de technologies : parmi les réacteurs nucléaires dont la construction a débuté au cours de la dernière décennie, 94 % sont de conception chinoise ou russe.

A l’instar des chocs des années 1970, la crise actuelle pourrait encourager de nouveaux investissements visant à diversifier l’offre technologique, notamment dans les petits réacteurs modulaires. Plus de 40 pays ont déjà mis en place des politiques de soutien au déploiement du nucléaire, témoignant d’une évolution des mentalités vis-à-vis de cette technologie.

Charbon

Les investissements dans l’approvisionnement en charbon sont en hausse et devraient atteindre 180 milliards de dollars en 2026, leur plus haut niveau depuis 2012.

La Chine est responsable de près de 70 % de ces dépenses et de la quasi-totalité des autorisations de construction de nouvelles centrales à charbon. L’Inde est le deuxième investisseur mondial dans l’approvisionnement en charbon, et ses investissements ont triplé au cours de la dernière décennie.

La crise pourrait soutenir les dépenses liées au charbon sur les principaux marchés asiatiques, du moins à court terme, les pays cherchant à maintenir en service leurs centrales thermiques existantes. En revanche, il est peu probable que les investissements dans de nouvelles centrales à charbon augmenteront hors de Chine, et qui les construira et les financera.

Carburants faiblement émetteurs de GES

Les investissements dans les carburants à faibles émissions devraient passer à environ 30 milliards de dollars. Si la crise actuelle peut générer des retombées positives pour les biocarburants, notamment lorsqu’ils se substituent aux carburants importés, l’ampleur de ces gains pourraient être limités par une sensibilité accrue aux enjeux de sécurité alimentaire générés par le conflit.

Efficacité énergétique

Les chocs énergétiques précédents ont entraîné un changement radical dans l’attention portée par les politiques publiques à l’efficacité énergétique. Le champ d’application des politiques d’efficacité énergétique s’est élargi ces dernières années, et environ 350 milliards de dollars sont investis chaque année dans le monde pour améliorer l’efficacité énergétique.

A ce jour, l’AIE indique qu’une vingtaine de pays ont déjà annoncé de nouvelles mesures pour améliorer l’efficacité énergétique suite à la crise. Ce faible nombre témoigne des lacunes techniques réglementaires de nombreuses nations. Ainsi, près de la moitié des pays du monde n’ont pas de normes d’efficacité énergétique pour les nouveaux bâtiments, notamment dans les pays en développement qui connaissent une urbanisation rapide. De même, il n’existe toujours pas de normes de performance énergétique obligatoires pour les moteurs industriels dans les deux tiers des pays du monde.

Avènement de l’ère de l’électricité ?

L‘électricité représente déjà près de 60 % des investissements énergétiques mondiaux.

Après trois mois de conflit on perçoit une accélération du rythme de l’électrification. Les investissements dans la production et l’infrastructure d’électricité devraient atteindre 1 600 milliards de dollars en 2026 et 2 000 milliards de dollars en incluant les dépenses d’électrification des utilisateurs finaux.

La mobilité électrique connaît une croissance rapide en dehors des principaux marchés établis : avant la crise, les ventes de véhicules électriques en Asie du Sud-Est avaient plus que doublé en 2025 pour atteindre un demi-million d’unités, soit une part de marché de près de 20 %. Certains pays (dont le Vietnam, premier marché de véhicules électriques de la région) ont déjà annoncé des mesures visant à étendre ou à renforcer les incitations fiscales en faveur des véhicules électriques dans le cadre de leur réponse à la crise énergétique.

Parallèlement, les données disponibles sur les ventes de pompes à chaleur en Europe montrent une augmentation de 17 % sur un an au premier trimestre 2026, malgré la réduction des subventions dans certains pays.

Les investissements dans la production et la distribution d’électricité s’orientent désormais vers les réseaux et le stockage. Les dépenses mondiales consacrées aux réseaux devraient atteindre environ 550 milliards de dollars en 2026, soit une hausse de près de 20 % sur un an, tandis que les investissements dans les batteries pour le secteur de l’énergie dépassent les 100 milliards de dollars.

Gare au nouvelles dépendances !

L’électrification des système énergétiques peut répondre à de multiples objectifs politiques et réduire la dépendance aux importations de combustibles, mais elle peut aussi générer de nouvelles dépendances au long des chaînes d’approvisionnement. Rappelons qu’aujourd’hui la Chine représentait environ 75 % des investissements totaux dans la production d’énergie propre en 2025, dont 80 % de la capacité de production des batteries lithium-ion et 95 % de celle des panneaux photovoltaïques.

Quels financements des stratégies énergétiques

La guerre d’Iran a engendré une volatilité sur les marchés financiers. Cela ralentit les décisions d’investissement à court terme et cela augmente les coûts de financement à long terme.

Si les coûts d’emprunt restent élevés durablement, les technologies à forte intensité capitalistique seront fortement touchées, notamment les technologies à faibles émissions qui ont des coûts initiaux élevés (mais des coûts d’exploitation bien inférieurs à ceux des alternatives utilisant des combustibles fossiles).

Des coûts de financement plus élevés désavantageraient également fortement les économies émergentes et en développement, qui font déjà face à un coût du capital beaucoup plus élevé pour les projets énergétiques et d’infrastructures. La part des marchés émergents et des économies en développement (hors Chine) représentaient 10 % de la croissance des investissements énergétiques au cours de la dernière décennie, elle devrait dépasser les 50 % au cours des dix prochaines années d’après l’AIE.

Les plus grandes entreprises énergétiques cotées au monde sont de plus en plus sous le contrôle d’actionnaires investisseurs institutionnels tels que les fonds de pension, les compagnies d’assurance, les gestionnaires d’actifs et les fonds souverains – dans le capital est passée de 3 % en 2020 à 30 % en 2026. À mesure que les gouvernements réduisent leur participation directe, ils s’exposent davantage aux attentes du marché et des investisseurs. L’équilibre entre intérêts nationaux et rendement pour les actionnaires est à la fois plus complexe et plus fragile, notamment en période de volatilité des marchés.

Une plus grande attention portée à la sécurité énergétique est une conséquence largement anticipée du conflit actuel, mais cela entraînera des coûts supplémentaires et des compromis potentiels avec l’accessibilité financière. Développer des voies d’accès alternatives au marché, renforcer les chaînes d’approvisionnement, permettre une plus grande redondance et des taux d’utilisation plus faibles pour les infrastructures de secours, et investir dans les stocks et autres réserves contribuent à sécuriser le système énergétique, mais le rendent également plus coûteux. Face à la raréfaction croissante des financements publics pour les projets énergétiques, la rentabilité des mesures de sécurité énergétique est appelée à devenir un élément central des débats sur l’énergie.

En conclusion

Le monde traverse actuellement la plus grave crise de sécurité énergétique qu’il ait jamais connue, et cela va remodeler les stratégies d’investissement à l’échelle globale, comme ce fût le cas après les chocs pétroliers des années 1970. Nous constatons déjà une intensification des efforts déployés par les pays producteurs et consommateurs pour diversifier leurs routes commerciales et leurs sources d’énergie par le développement de nouvellesinfrastructures d’approvisionnement, et par un recours accru aux ressources nationales. Ces ressources vont des énergies renouvelables et du nucléaire aux énergies fossiles et sont accompagnées de mesures transversales visant à renforcer les réseaux électriques, à développer l’électrification et à accélérer l’efficacité énergétique.

Référence

World Energy Investment 2026, IEA (2026)

Vous avez pu lire cet article rédigé sans recours à l’intelligence artificielle et naviguer sur le site sans être incommodé par de la publicité,des textes sponsorisés ou du traçage commercial alors que la rédaction des publications de ce blog demande un important travail de documentation et le recours à de nombreuses sources d’informations qui ne sont pas gratuites. Pour soutenir cette politique et permettre au blog de progresser avec plus d'illustrations didactiques : images et schémas animé(e)s ou non,c’est ICI

1 thought on “Crise énergétique 2026 et stratégies d’investissement”

  1. Il faut aussi mentionner l’énergie solaire thermique, qui a un très gros potentiel mais qui est sous-utilisée. Notemment avec les fours solaires pour la cuisson et torréfaction, le chauffage et la production de chaleur en industrie.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *